.IV.
Palais du roi Cayleb II
Tellesberg
Royaume de Charis

Debout à l’entrée de la salle du Conseil, vêtu de l’uniforme noir et or de la garde royale de Charis, Merlin Athrawes observait un jeune homme captivé, à l’abri de sa fenêtre, par l’arrivée au-delà du front de mer de Tellesberg, à travers la baie de Howell, de la prochaine de la longue série d’averses qui s’étaient abattues ce jour-là sur sa capitale. Le jeune homme en question avait les cheveux bruns et les yeux noirs. Il était assez grand pour un habitant de la planète Sanctuaire, et surtout pour le royaume de Charis. Il avait à peine vingt-trois ans, ce qui revenait à vingt et une des années du monde sur lequel son espèce avait vu le jour et dont il ignorait tout. C’était vraiment très jeune pour porter le collier d’or incrusté d’émeraudes dont le flamboyant éclat vert était l’emblème de la royauté.

Beaucoup de gens auraient sans doute été frappés par sa fraîcheur et son besoin manifeste, malgré un physique déjà vigoureux, de s’étoffer un peu. D’autres auraient plutôt remarqué l’énergie qui l’avait attiré à la fenêtre après pas loin de deux heures de discussion et de préparation. Peut-être auraient-ils pris cette agitation pour de l’ennui ou un manque d’intérêt. Mais ils auraient changé d’avis dès qu’ils auraient croisé son regard, se dit Merlin. Ces yeux avaient perdu de leur innocence et la bouche qui se dessinait en dessous trahissait le tempérament d’un homme plus mûr, plus sage, plus fort et plus résolu qu’on l’attendrait de quelqu’un de son âge. C’étaient les yeux et la bouche de Cayleb Zhan Haarahld Bryahn Ahrmahk, le roi Cayleb II, souverain de Charis, qui venait en à peine trois mois de remporter les trois victoires navales les plus écrasantes de toute l’histoire de Sanctuaire, de perdre son père, d’hériter de sa couronne et de lancer un défi aux quatre hommes les plus puissants du monde à la face de l’Église de Dieu.

C’étaient aussi les yeux et la bouche d’un monarque dont le royaume était toujours menacé d’extinction, à moins que ses conseillers et lui trouvent le moyen d’inverser le cours des choses.

Cayleb considéra la pluie lointaine pendant quelques instants, puis se retourna vers quelques-uns desdits conseillers.

Les hommes assis autour de la grande table ne constituaient pas le Conseil au grand complet. À vrai dire, ils n’en représentaient même pas l’essentiel et comptaient parmi eux plusieurs personnes qui n’en étaient pas membres. Cayleb le savait, certains des absents prenaient mal leur exclusion, ou la prendraient mal quand ils la découvriraient. Si jamais ils la découvraient. Cela étant, même si son père avait veillé de son vivant à ce qu’il n’oublie pas l’impératif politique qu’il y avait à s’assurer le plus de soutiens possible, surtout dans de telles circonstances, il était tout à fait prêt à vivre avec cette amertume pour l’instant.

— Très bien, dit-il, nous avons fait le tour des principales questions de sécurité intérieure ?

Il balaya les personnes présentes du regard, un sourcil levé. L’homme compact et distingué assis en bout de table fit « oui » de la tête. Rayjhis Yowance, comte de Havre-Gris, avait servi le père de Cayleb en tant que premier conseiller de Charis pendant près de quatorze ans. Désormais, c’était au service du nouveau souverain qu’il occupait le même poste.

— Pour le moment, en tout cas, Votre Majesté.

Même s’il connaissait Cayleb depuis sa naissance ou peut-être parce que c’était le cas –, il mettait un point d’honneur à s’adresser au jeune monarque avec davantage de cérémonie depuis son accession au trône.

— Il me semble que Maikel voudrait aborder un point supplémentaire, mais je crois savoir qu’il attendra pour ce faire d’avoir obtenu quelques derniers renseignements.

Havre-Gris éleva la voix en fin de phrase pour la transformer en question. Il adressa un regard interrogateur à l’homme en soutane blanche épiscopale assis en face du roi.

— En effet, confirma l’archevêque Maikel. Comme vous l’avez dit, Rayjhis, il me manque encore deux rapports que j’ai commandés. Avec la permission de Sa Majesté, j’aimerais réserver quelques minutes de votre temps pour en discuter demain ou après-demain.

— Entendu ! dit Cayleb à l’homme qui avait été le confesseur de son père et qui, en dépit de quelques irrégularités techniques, venait d’être élevé au rang d’archevêque de tout Charis.

— De mon côté, je devrais recevoir des nouvelles du comté de Hanth d’un jour à l’autre, reprit Havre-Gris avec une expression féroce. D’après ce que je sais, Mahntayl envisagerait de déménager sans tarder à Eraystor.

— Sans doute la meilleure décision qu’ait prise cette ordure depuis des années, murmura quelqu’un d’une voix si faible que même les oreilles de Merlin eurent du mal à la distinguer.

Elle ressemblait beaucoup à celle du comte de L’île-de-la-Glotte, en tout cas.

Si Cayleb avait perçu cette remarque, il n’en montra rien et se contenta de hocher la tête.

— Très bien, fit-il. Dans ce cas, le moment est venu de faire une pause. L’heure du déjeuner approche et, je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai faim. Voyez-vous un dernier point à aborder avant le repas ?

— Zhefry m’a rappelé plusieurs questions ce matin, Votre Majesté, répondit Havre-Gris avec un léger sourire.

Zhefry Ahbaht était le secrétaire particulier du premier conseiller. Le talent avec lequel il gérait le calendrier de Havre-Gris était légendaire.

— Malgré son insistance, poursuivit le comte, je crois que la plupart pourront attendre jusqu’à cet après-midi. Il a toutefois souligné que le Groupe des quatre devrait recevoir ses exemplaires des documents d’ici à la prochaine quinquaine.

Un ou deux visages se refermèrent. Pas celui de Cayleb.

— Il a raison, dit le roi. J’aimerais bien être une petite souris pour voir la tête de Clyntahn et de Trynair quand ils les décachetteront. (Il afficha un sourire plus pincé et beaucoup plus froid que celui de Havre-Gris.) Cela ne va pas leur plaire. Surtout après l’ajout de votre brique personnelle à l’édifice, Maikel.

Plusieurs des hommes présents autour de la table eurent un rictus qui tenait pour certains encore plus du kraken que chez le roi, remarqua Merlin.

— Je pense que rien de ce qui s’est passé ces derniers mois ne leur a beaucoup plu, Votre Majesté, renchérit Havre-Gris. En toute franchise, aucun message de votre part n’aurait rien pu y changer.

— Je ne sais pas, Rayjhis…, commença l’amiral Bryahn de L’île-de-la-Glotte, commandant en chef de la Marine royale de Charis et cousin de Cayleb. Si nous leur envoyions une lettre de suicide collectif, j’imagine que ça leur remonterait le moral.

Quelques fous rires se firent entendre. Cayleb secoua la tête d’un air réprobateur.

— Vous êtes un marin sans malice ni imagination, Bryahn. Ce sont des remarques comme celle-là qui prouvent combien il est sage de vous garder aussi loin que possible de toute correspondance diplomatique !

— Ainsi soit-il ! fit L’île-de-la-Glotte avec une ferveur dont Merlin évalua la sincérité à au moins quatre-vingts pour cent.

— À propos de marins sans malice ni imagination…, intervint Ahlvyno Pawalsyn. Je dois dire, même si je préférerais me taire, que votre projet de développement de la Marine m’inquiète un peu, Bryahn.

L’île-de-la-Glotte se tourna vers lui et pencha la tête sur le côté. Ahlvyno Pawalsyn, baron des Monts-de-Fer, était le Gardien de la bourse du royaume, ce qui faisait de lui le ministre du Trésor de Charis.

— Je suppose que c’est le coût de ce développement qui vous tracasse, dit l’amiral. Moi, c’est ce qui risque de se passer si nous mettons un terme à ces travaux qui me terrorise.

— Loin de moi l’idée de suggérer qu’ils seraient superflus, Bryahn. Puisqu’il me revient de leur trouver un financement, toutefois, je me trouve confronté à quelques difficultés… intéressantes.

— Facturons le tout à Nahrmahn ! Ce gros lard a les réserves pleines et n’a pour ainsi dire plus un rafiot à flot. Nous campons déjà dans sa cour et il ne doit pas trop apprécier que nous ayons fermé la baie d’Eraystor tel un sac. Pourquoi ne pas enfoncer le clou et lui envoyer quelques fusiliers marins chargés d’une requête polie de Sa Majesté lui enjoignant de financer nos modestes efforts s’il ne veut pas voir brûler son misérable front de mer sous ses propres yeux ?

— C’est tentant, fit Cayleb. Très tentant… Je ne suis pas certain que ce soit très raisonnable, cela dit.

— Pourquoi pas ? (L’île-de-la-Glotte se tourna vers le roi.) Nous avons gagné ; il a perdu. Enfin, il perdra, dès que nous aurons réussi à déloger son gros cul de son trône, et il le sait.

— Assurément. Cependant, si nous annexons Émeraude, il nous faudra trouver de quoi financer son administration. Piller ses richesses ne me semble pas la meilleure façon de commencer. En outre, ce serait une action ponctuelle, et augmenter notre flotte ne résoudrait pas nos problèmes, Bryahn. Ensuite, il faudra aussi l’entretenir. Puisque l’Église nous est ouvertement hostile, il nous est impossible de mettre de côté trop de navires. La plupart de nos bâtiments devront être armés, ce qui pèsera lourd sur nos caisses, et de façon continue. Nous ne pouvons pas espérer tomber régulièrement sur des « aubaines » de l’ampleur du trésor de Nahrmahn. Il nous faut donc imaginer comment soutenir ces efforts à long terme à partir de nos ressources propres.

L’île-de-la-Glotte considéra son jeune monarque avec un haussement de sourcils respectueux. Monts-de-Fer, lui, rayonna de joie, tout comme Havre-Gris. Quant à Merlin, il manifesta sa satisfaction d’un hochement de tête. Trop de gouvernants de l’âge de Cayleb se seraient contentés de ce qui leur aurait permis de construire leurs navires le plus vite possible sans se préoccuper des conséquences futures.

— En fait, Votre Majesté, lança un autre membre de l’assemblée, il ne sera peut-être pas si difficile que cela de financer la Marine, du moins à condition de ne pas lever en même temps une armée de style continental.

Tous les regards se tournèrent vers l’auteur de ces propos. Ehdwyrd Howsmyn était un petit homme corpulent, très bien habillé. Âgé de quarante et un ans trente-sept années standards et demie, convertit mentalement Merlin –, c’était le plus jeune participant à la réunion après Cayleb, et certainement le plus riche. C’étaient ses fonderies qui avaient produit l’artillerie et le doublage en cuivre des galions que le roi et ses capitaines avaient mobilisés pour repousser la récente attaque lancée contre Charis. Une demi-douzaine de ces bâtiments étaient même sortis de ses chantiers navals. En théorie, Howsmyn n’était membre ni du Conseil privé ni même du Parlement. Pas plus que Raiyan Mychail, son voisin de table au regard acéré et à la fortune presque équivalente. Mychail était deux fois plus vieux que Howsmyn, mais les deux hommes entretenaient depuis très longtemps de profitables relations commerciales. Les fabriques de textiles et les corderies de Mychail avaient produit l’essentiel des voiles de ces galions et des manœuvres destinées à leur gréement courant et dormant.

— À moins que maître Mychail et vous soyez prêts à construire des bateaux gratuitement, il nous faudra trouver de quoi vous payer, fit remarquer Monts-de-Fer. Sans accès aux mines d’or du Desnair, nous ne pouvons tout de même pas frapper de monnaie à la demande.

— Oh ! je le sais bien, Ahlvyno. Mais vous avez raison : je n’ai aucune intention de travailler à l’œil. Désolé. (Le visage de Howsmyn s’illumina d’un sourire et ses yeux pétillèrent.) Bien sûr, ni Raiyan ni moi ne comptons grever le budget de l’État. Ce serait une sottise extraordinaire de notre part. Cela dit, nous avons des ouvriers à rémunérer et des fournisseurs à rembourser. Sans parler des modestes bénéfices à reverser à nos associés, à nos actionnaires, et à nous-mêmes.

» Voici où je voulais en venir : tant que la Marine permettra aux navires de commerce de circuler, la balance commerciale demeurera excédentaire. Dès lors, aucun armateur ne se plaindra si la Couronne décide de lever des taxes et des droits supplémentaires au titre de cette protection des échanges.

— Je ne suis pas aussi certain que vous de la rentabilité de ce système, Ehdwyrd. (Monts-de-Fer affichait une expression beaucoup plus sinistre que celle d’Howsmyn.) Si j’étais le Groupe des quatre, ma première décision serait d’exiger la fermeture de tous les ports de Havre et de Howard à nos navires. Les vicaires le savent aussi bien que nous, la prospérité du royaume dépend entièrement de sa marine marchande. Ils feront tout ce qui sera en leur pouvoir pour la paralyser.

Havre-Gris fronça les sourcils. Certains des conseillers allèrent jusqu’à manifester leur accord d’un geste de la tête. Howard et Havre, les deux plus grands continents de Sanctuaire, comptaient au moins quatre-vingts pour cent de la population de la planète. Les royaumes, principautés et territoires où vivaient ces hommes, ces femmes et ces enfants étaient les marchés sur lesquels la marine marchande et les fabriques de Charis avaient assis la fortune de leur île. Si ces débouchés lui étaient retirés, Charis serait perdue. Pourtant, Howsmyn prit le parti d’en rire.

— Le Groupe des quatre pourra exiger tout ce qu’il voudra, Ahlvyno… Je doute que ses membres soient assez idiots pour émettre un tel décret, mais il est vrai qu’ils ont déjà fait plus stupide encore. Je peux donc très bien me tromper. À vrai dire, je l’espère ! Cela dit, même s’ils essaient de nous interdire l’accès aux ports, ils n’y arriveront pas.

— Ah bon ? fit Monts-de-Fer. Pourquoi ?

— Pourquoi j’espère me tromper ? ou pourquoi ils n’y arriveront pas ?

— Les deux.

— J’espère qu’ils vont tenter de nous couper de nos marchés parce que donner des ordres impossibles à respecter est l’un des meilleurs moyens que je connaisse de saper sa propre autorité. Et si je crois qu’un tel ordre ne serait jamais suivi d’effet, c’est parce que personne en Havre ou Howard n’est en mesure de proposer les marchandises dont ont besoin ces marchés. Et je ne parle même pas de compétitivité au niveau des tarifs, Ahlvyno, même si nous sommes imbattables en la matière. Non, ce que je veux dire, c’est que sans nous cette clientèle ne serait pas servie du tout ! Même si les entreprises locales disposaient des capacités nécessaires pour réagir ou s’en dotaient très vite, il leur demeurerait impossible de transporter leurs produits avec la rentabilité qui est la nôtre. C’est l’un des nombreux détails mineurs dont le Groupe des quatre n’a pas tenu compte. Cela m’étonne de Duchairn qu’il n’ait pas averti ses trois comparses de ce qui se passerait s’ils réussissaient à mener à bien leur projet.

— Les conséquences seraient-elles vraiment si dramatiques pour eux, Ehdwyrd ? s’enquit Havre-Gris.

— Je le crois, Rayjhis. Peut-être pas autant que je l’imagine, certes… Après tout, mon analyse est forcément influencée par mon expérience et mes intérêts professionnels. Cela étant, la plupart des gens même chez nous, en Charis ne se rendent pas compte de combien nous dominons les marchés mondiaux. Ce n’est pas sans raison que Trynair a pris pour prétexte de son soutien à Hektor et Nahrmahn contre nous la volonté supposée du roi Haarahld de contrôler l’ensemble des échanges commerciaux de la planète. Il sait que beaucoup d’habitants du Dohlar, du Desnair, de Harchong et même de la république du Siddarmark nous en veulent de notre mainmise sur le transport mondial des marchandises. Sans compter que beaucoup les plus futés du lot, pour être honnête n’apprécient pas de dépendre de plus en plus de nos manufactures.

» Tout cela est vrai, mais toute l’amertume du monde ne changera rien à la réalité. C’est un fait que plus de la moitié pas loin des deux tiers, à vrai dire des galions marchands de Sanctuaire battent pavillon charisien. C’est un autre fait que plus de soixante pour cent des produits manufacturés transportés par ces navires sont fabriqués en Charis. Et c’en est un troisième qu’il faut quatre fois plus de temps pour acheminer les mêmes marchandises vers la même destination par voie de terre que par voie de mer, pour un coût cinq à six fois supérieur, si tant est que ce soit seulement possible. Ce serait un beau tour de force que de convoyer quoi que ce soit du Siddarmark à Tarot par chariot. Il y a tout de même ce qu’on appelle le détroit de Tarot entre les deux…

Quelques-uns des participants, à commencer par Monts-de-Fer, eurent l’air dubitatifs, non pas sur le fond de l’analyse menée par Howsmyn de la production et du transport des marchandises, mais sur l’optimisme de certaines de ses hypothèses. Cayleb et Havre-Gris ne partageaient à l’évidence pas ces craintes mais, derrière son masque inexpressif de garde, Merlin entreprit lui aussi d’y réfléchir. Il n’était pas certain des chiffres avancés par Howsmyn. Personne sur Sanctuaire ne dressait de telles statistiques, aussi ces ordres de grandeur ne pouvaient-ils relever que d’estimations assises sur sa seule connaissance du terrain. D’un autre côté, il n’aurait pas été surpris d’apprendre qu’ils étaient en fait très proches de la vérité. Personne n’aurait bâti une fortune telle que celle d’Ehdwyrd Howsmyn dans le commerce international sans une compréhension très fine des aléas de la finance, du transport et de la fabrication.

En outre, se rappela Merlin, Charis était déjà bien engagée sur la voie d’une révolution industrielle fondée sur l’énergie hydraulique malgré les proscriptions de l’Église frappant toute technologie évoluée, et ce avant même que je vienne mettre mon grain de sel là-dedans.

— En un an et demi, poursuivit Howsmyn en veillant à ne pas regarder dans la direction de Merlin, notre aptitude à produire de façon rapide et économique des marchandises, notamment des textiles, a augmenté de façon spectaculaire. Personne en Havre ou Howard n’égalera notre productivité avant très longtemps. Et encore, si rien (il fit encore plus attention à ne pas se tourner vers le garde) ne vient améliorer l’efficacité de nos manufactures. Par ailleurs, comme je l’ai déjà dit, si les fabriques étrangères parviennent à proposer les mêmes marchandises que nous, les transporter par la route au lieu de la mer augmentera énormément leurs frais. Oui, si le Groupe des quatre avait réussi à détruire Charis et sa flotte marchande, il l’aurait très vite regretté. Ç’aurait été ce qu’on appelle « tuer la vouivre aux lapins d’or ».

— Même si vous avez raison, cela ne veut pas dire que les Quatre ne prendront pas la décision exposée tout à l’heure par Ahlvyno, souligna Havre-Gris en jouant à merveille l’avocat de Shan-wei. Ils ont déjà tenté de nous anéantir malgré les terribles conséquences auxquelles ils se seraient, selon vous, exposés.

— J’ai aussi admis qu’ils se sont déjà montrés capables d’impressionnantes sottises, rappela Howsmyn au comte. Ainsi, il n’est pas exclu qu’ils nous ferment leurs ports, effectivement. Mais, s’ils le font, ces bassins fuiront comme des passoires. Trop de gens à commencer par les commissaires des vicaires auront besoin de nos marchandises pour que cela fonctionne. Même l’Église n’a jamais réussi à maîtriser la contrebande. Or se lancer dans pareille entreprise sera beaucoup plus hasardeux que de courir après quelques passeurs disséminés.

— Vous avez sûrement raison, maître Howsmyn, dit l’archevêque Maikel. Cela étant, je soupçonne le Groupe des quatre et surtout le Grand Inquisiteur Clyntahn de passer à l’acte malgré tout.

— Je m’incline devant votre connaissance du mode de pensée du Conseil des vicaires, Votre Excellence, dit Howsmyn. Cependant, je m’en tiendrai à mon analyse de ce qui leur arrivera s’ils franchissent le pas.

— Rahnyld du Dohlar a toujours rêvé de développer sa propre marine marchande, fit remarquer Bynzhamyn Raice, baron de Tonnerre-du-Ressac.

Le baron chauve au nez crochu avait dirigé les services secrets du roi Haarahld VII C’était désormais Cayleb qu’il servait au même poste et il ne s’exprimait au cours de telles réunions que pour proposer de rares commentaires ayant trait à ses fonctions. Ainsi, quand d’aventure il ouvrait la bouche, cela valait toujours la peine de l’écouter, songea Merlin, et cette intervention ne fit pas exception. Le Dohlar était entouré de tous les côtés par des voisins beaucoup plus puissants que lui, comme l’empire de Harchong et la république du Siddarmark. Ses chances d’expansion territoriale étaient donc nulles, d’où sa volonté depuis des années de prendre pour modèle la prospérité maritime de Charis.

— C’est cette ambition qui a acquis Rahnyld à la cause du Groupe des quatre, poursuivit Tonnerre-du-Ressac. Enfin, ça et les emprunts qu’il a contractés auprès de l’Église. Dans les circonstances présentes, je suis sûr que celle-ci serait prête à annuler encore plus de ses dettes et à subventionner ses efforts de création d’une flotte marchande assez imposante pour grignoter nos parts de marché. Or elle dispose de ressources immenses. Si le Groupe des quatre décidait de débloquer des fonds substantiels pour l’aider, Rahnyld pourrait lancer un nombre non négligeable de galions.

— Dites-moi si je me trompe, Bynzhamyn, dit L’Ile-de-la-Glotte, mais nous sommes encore en guerre contre le Dohlar, non ? Ce pays nous en voudrait, parait-il, d’avoir réclamé la tête de Rahnyld…

Bon nombre des hommes présents autour de la table s’esclaffèrent.

— Tant que cet état de guerre ne sera pas levé, poursuivit l’amiral, n’importe quel vaisseau battant pavillon dohlarien constituera une prise de guerre légitime. Même si, pour quelque raison que ce soit, la paix venait à éclater entre nous et Rahnyld, il y a toujours eu des problèmes de piraterie dans les eaux baignant Howard. Cela m’étonnerait que ces « flibustiers » ne trouvent pas le moyen d’entrer en possession de plusieurs fines goélettes, peut-être même armées des nouveaux modèles de canons.

Les rires se firent encore plus sonores.

— Ne nous emportons pas, tempéra Cayleb. (Il se tourna vers Howsmyn.) J’aurais tendance à croire votre analyse fondée, Ehdwyrd. Cela ne veut pas dire que rien ne changera. Nous sommes bien placés pour savoir à quelle vitesse les choses peuvent évoluer. Cependant, l’un de vos arguments est irréfutable : une flotte coûte cher, mais, puisque nous en avons une, au contraire de nos ennemis, nous n’avons pas besoin d’une armée gigantesque pour la soutenir, ce qui nous fait une dépense de moins à envisager. Dans ces conditions, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de financer notre marine.

— Pour l’instant, du moins, Votre Majesté, concéda Monts-de-Fer. Nous avons tout juste de quoi payer les trente navires supplémentaires commandés par le haut-amiral de L’Ile-de-Ia-Glotte. Nous ne pourrons pas lancer d’autres constructions tant que ces bâtiments n’auront pas quitté leur chantier, de toute façon. En tout cas, ces projets viendront à bout du surplus de trésorerie acquis par votre père et votre grand-père avant la crise actuelle.

— Je comprends, fit Cayleb.

— Ce qui nous amène, si Sa Majesté veut bien me pardonner, intervint L’île-de-la-Glotte avec plus de solennité qu’à l’accoutumée, à la question de savoir à quoi devraient s’employer les navires dont nous disposons déjà en attendant les nouveaux.

— Vous voulez dire en plus de maîtriser les corsaires courant au nom de nos ennemis et de veiller à ce que l’Église ne soit pas en mesure de débarquer chez nous une armée assez puissante pour massacrer notre peuple, raser nos villes et nous détacher à tous la tête des épaules ? susurra Cayleb.

— En plus de tout cela, bien sûr, Votre Majesté.

— Bryahn, je sais combien vous brûlez d’exterminer le prince Nahrmahn. (Il y avait dans le ton de Cayleb un accent léger mais indubitable d’exaspération patiente.) Ce ne serait pas pour me déplaire, à moi non plus. Mais le fait est que notre marine compte moins de soixante galères obsolètes et trente-quatre malheureux galions, du moins jusqu’à ce que de nouveaux bâtiments soient mis à l’eau et que les navires endommagés sortent des cales de radoub. Ce sera très insuffisant si nous décidons de nous en prendre simultanément à Nahrmahn et à Hektor.

— Attaquons-les l’un après l’autre, dans ce cas, insista L’Ile-de-la-Glotte avec une opiniâtreté respectueuse. De fait, puisque Nahrmahn est le plus proche et que nous faisons déjà le blocus de la baie d’Eraystor, il tomberait sous le sens de commencer par lui.

— Vous avez tout à fait raison. Malheureusement, c’est Hektor le plus dangereux des deux. Je me trompe peut-être (à son tour, Cayleb évita de regarder dans la direction de Merlin), mais je pense qu’il a déjà commencé à convertir autant de galions que possible en navires de guerre. En outre, si les rapports de Flots-Noirs sur nos nouveaux canons lui sont parvenus, il a dû comprendre comment armer ses bâtiments de façon plus efficace. Il lui faudra repenser son artillerie de A à Z, mais personne autour de cette table n’est assez inconscient pour croire Hektor stupide ou s’imaginer que ses artisans et ses mécaniciens auraient été mystérieusement frappés d’incompétence du jour au lendemain. Or Nahrmahn est loin de posséder autant de fonderies et de fabriques que Hektor. S’il nous faut choisir entre les deux, c’est donc Corisande et non Émeraude que nous devrions attaquer en premier. Et n’oublions pas le menu détail de l’armée terrestre dont nous sommes dépourvus. Prendre quelques îlots à Nahrmahn et faire le blocus d’Eraystor est une chose ; trouver assez de soldats à débarquer pour lui arracher le reste de sa principauté risque d’être une autre paire de manches, j’en ai bien peur.

L’Ile-de-la-Glotte eut l’air de vouloir protester et, aux yeux de Merlin, il n’était pas le seul.

— Pour apporter de l’eau au moulin de Bryahn, Votre Majesté, dit Tonnerre-du-Ressac, n’oubliez pas qui a tenté de vous supprimer. (Cayleb se tourna vers son maître-espion, lequel haussa les épaules.) Il l’a fait avant que votre père et vous réduisiez sa marine en miettes. Maintenant qu’il est dénué de toute flotte, il doit être encore plus enclin à envisager des mesures… non conventionnelles. Si nous lui en laissons le temps, il tentera encore sa chance, c’est sûr.

— Dans ce cas, ce sera à la garde royale (il n’évita pas le regard de Merlin, cette fois) et à vous de veiller à ce qu’il échoue de nouveau, Bynzhamyn.

— Ce ne sera peut-être pas aussi simple que nous le souhaiterions tous, Votre Majesté, dit l’archevêque Maikel en s’attirant tous les regards. C’était justement ce dont je comptais vous entretenir ensuite. Jusqu’à présent, s’il voulait tuer quelqu’un, Nahrmahn était contraint d’engager des mercenaires, des tueurs à gages professionnels. Or Charis n’a hélas jamais compté davantage de meurtriers potentiels qu’aujourd’hui. En vérité, vous protéger de Nahrmahn risque d’être le cadet des soucis de la garde.

Il ne croit pas si bien dire, hélas ! songea Merlin.

La majorité des sujets de Cayleb soutenaient farouchement leur jeune roi et son nouvel archevêque dans leur opposition à l’Église de Dieu du Jour Espéré. Ils savaient très bien ce qu’elle ou du moins le Groupe des quatre, qui en créait et manipulait les stratégies avait voulu infliger à leur royaume et à leurs familles quand elle avait choisi de briser une fois pour toutes le pouvoir de Charis en la transformant en un désert jonché de corps désarticulés et de villes incendiées. Ils souscrivaient à l’accusation cinglante envoyée par Maikel au grand-vicaire Erek en leur nom à tous, car ils faisaient une distinction très claire entre Dieu et les hommes corrompus qui contrôlaient Son Église.

Pourtant, si la plupart des Charisiens étaient de cet avis, une importante minorité s’inscrivait en faux. Presque un quart du clergé du royaume s’affirmait scandalisé et furieux de cette contestation « impie » de la « juste autorité divine de l’Église ». Merlin aurait aimé se convaincre que tous ces détracteurs étaient aussi dépravés et calculateurs que les quatre vicaires, mais ce n’était hélas pas le cas. L’épouvante que l’écrasante majorité d’entre eux ressentaient à l’idée d’un schisme était tout à fait sincère. Leur indignation face au comportement d’un souverain qui avait osé lever la main contre la volonté de Dieu venait d’une foi profonde et honnête en les enseignements de l’Église de Dieu du Jour Espéré. Beaucoup, sinon la plupart, considéraient qu’il était de leur devoir sacré de résister par tous les moyens aux abominations que le roi Cayleb et l’archevêque Maikel cherchaient à imposer au royaume.

Pour la première fois de mémoire d’homme, une menace réelle pesait, de l’intérieur, sur la vie du roi de Charis. Le regret qui se lisait sur les traits de Staynair montrait que l’archevêque en comprenait précisément la cause.

— Je sais, Maikel, dit Cayleb. Je sais. Mais ce qui est fait est fait. Même si je m’avisais que c’était la volonté de Dieu, je ne pourrais plus faire demi-tour. Ce qui ne veut pas dire (il jeta un coup d’œil à Tonnerre-du-Ressac) que je souhaite des arrestations en masse. Je n’ai jamais été partisan de la manière forte et ce n’est pas en bâillonnant mes détracteurs que je convaincrai les gens qui me haïssent et me craignent qu’ils se trompent sur mes intentions et mes motivations.

— Je n’ai jamais rien suggéré de tel, Votre Majesté. J’ai seulement…

— Sa Majesté a raison, Votre Seigneurie, dit Staynair d’une voix calme, mais ferme. (Tonnerre-du-Ressac se tourna vers lui.) C’est la question de la conscience, de la relation entre l’âme individuelle et Dieu, qui sous-tend l’hostilité du Groupe des quatre à notre égard. Trynair et Clyntahn, chacun pour ses propres raisons, sont déterminés à préserver l’emprise totale dont jouit l’Église Mère sur les pensées, les croyances et les actions de tous les enfants de Dieu. Ils ont jugé bon de parer leur ambition des beaux atours de la foi et de la protection des âmes, de faire semblant de n’être motivés que par leur devoir sacerdotal, et non par la richesse obscène et le mode de vie décadent qui sont les leurs, alors que leur arrogance et leur corruption ont fait de l’Église un outil d’oppression et d’avidité.

» Nous le savons. (Il balaya du regard la salle du Conseil soudain plongée dans le silence.) Nous l’avons vu. Je crois que Dieu nous appelle à nous opposer à cette oppression pour rappeler à l’Église Mère que c’est l’âme du peuple de Dieu qui compte, et non la quantité d’or gisant dans ses coffres, ni le pouvoir et la richesse personnels de ses vicaires, le luxe dans lequel ils se complaisent. Mais, pour y parvenir, nous devons rappeler tout cela aux enfants de l’Église. Et ce n’est en aucun cas en recourant nous-mêmes à l’oppression que nous y arriverons.

— Avec tout le respect que je vous dois, Votre Excellence…, commença le chef des services secrets de Cayleb dans un silence qui parut encore plus profond lorsque éclata au loin un coup de tonnerre. Je ne nie rien de ce que vous venez d’énoncer mais, de la même façon, nous ne pourrons pas protéger le roi si nous ne sommes pas prêts à frapper fort et publiquement contre les gens qui ont juré sa perte. Si nous perdons notre souverain, nous aurons tout perdu. (Cayleb remua sur son siège, mais le baron ne baissa pas les yeux.) En cet instant précis, Votre Majesté, c’est vrai et vous le savez. Nous avons déjà été privés de votre père, et Zhan n’est encore qu’un enfant. Si vous veniez à disparaître, qui assurerait la cohésion du royaume ? Et si celui-ci s’effondrait, qui resterait-il pour « rappeler » quoi que ce soit à l’Église Mère ? Tout espoir de liberté pour l’humanité mourrait avec vous, Votre Majesté. Dans l’état actuel des choses, c’est la terrible vérité. Voilà pourquoi vous devez nous laisser prendre les précautions nécessaires à votre survie.

Cayleb fit le tour de la table du regard et ne vit que des visages exprimant un parfait accord avec ce que venait de dire le baron de Tonnerre-du-Ressac. Même l’archevêque acquiesça avec gravité.

— Soit, Bynzhamyn, répondit Cayleb. (Il jeta un coup d’œil à Merlin, puis de nouveau au baron.) Soit ! Quiconque se rendra responsable, pour quelque raison que ce soit, de trahison envers la Couronne ou de violence envers mes ministres et mes sujets sera traité avec une sévérité exemplaire. En revanche, aucune arrestation n’aura lieu à titre préventif, pour parer ce que mes opposants pourraient commettre. Personne ne sera puni avant d’avoir été jugé coupable de crime ou de conspiration devant le tribunal du roi, en audience publique. Il n’y aura ni jugement à huis clos, ni emprisonnement ou exécution sommaire. Je refuse de devenir un autre Clyntahn sous prétexte de me protéger de lui.

Tonnerre-du-Ressac parut, aux yeux de Merlin, très loin d’être satisfait, mais il décida de céder. Pour l’instant, du moins.

— Très bien, lâcha Cayleb avec plus de gaieté dans la voix. Le déjeuner nous appelle toujours, et il se fait plus pressant, alors finissons-en. Ahlvyno, n’oubliez pas de me remettre en fin de quinquaine un rapport sur l’état exact du Trésor. Il nous servira à prévoir l’armement des galions en cours de construction. Par ailleurs, prenez Ehdwyrd au mot et proposez de nouvelles taxes selon un calendrier raisonnable fondé sur une hypothèse de stabilité de notre économie. Bryahn, je voudrais que le baron de Haut-Fond et vous me donniez votre meilleure estimation de ce qu’Ahlvyno devra trouver un moyen de payer à la fin de l’actuel programme de construction. Ehdwyrd, Raiyan et vous devrez réfléchir aux conséquences possibles, évoquées plus tôt, d’une décision du Groupe des quatre de fermer les ports de Havre et de Howard à nos navires. Partez du principe qu’ils le feront et imaginez les méthodes les plus efficaces pour nous de contourner cet embargo. Veillez à ce que leurs efforts soient vains. Songez aussi au moyen d’inciter nos marchands et nos transporteurs à soigner leur image de marque en finançant des galions militaires. Comme vous l’avez dit, notre survie dépend de leur prospérité, mais celle-ci dépend à son tour de notre survie. Il serait juste selon moi qu’ils contribuent un peu plus à la protection de leurs cargaisons que nous l’exigerions, mettons, d’un éleveur de dragons de l’arrière-pays. Enfin, Rayjhis, vous feriez bien de réclamer ses lumières au docteur Mahklyn. J’aimerais connaître l’avis du Collège royal sur certaines de nos projections en matière de transport, de commerce et d’impôts.

Des hochements de tête se succédèrent autour de la table. Cayleb y répondit de la même manière.

— Dans ce cas, je crois que nous pouvons lever la séance. Rayjhis, verriez-vous un inconvénient à rester encore un peu avec l’archevêque Maikel et moi ?

— Avec plaisir, Votre Majesté, murmura Havre-Gris.

Les autres personnes présentes se levèrent à point nommé dans un fracas de chaises crissant sur le parquet.

 

La porte de la salle du Conseil se referma sur les derniers partants et Cayleb se tourna vers Merlin.

— Pourquoi ne vous joignez-vous pas à nous, maintenant que la voie est libre ? lui demanda-t-il avec un sourire, à l’hilarité de Havre-Gris.

— À vos ordres, Votre Majesté, répondit Merlin avant de se diriger vers la chaise qu’occupait Howsmyn quelques minutes plus tôt.

Si quelqu’un d’autre avait été présent, il se serait sans doute étonné de voir le garde du corps du roi Cayleb s’asseoir à sa table avec ses deux plus fidèles conseillers, comme s’il était leur égal aux yeux du jeune monarque. Après tout, le capitaine Athrawes était responsable d’assurer la sécurité du souverain et non malgré sa récente promotion de lui donner son point de vue sur les hautes affaires d’État.

Bien sûr, cet observateur hypothétique croirait aussi avoir affaire, en la personne du capitaine Merlin Athrawes de la garde royale de Charis, à un être vivant. Ou du moins à un être humain. La question de savoir s’il était en vie ou non était difficile à trancher. Merlin y avait lui-même renoncé.

Même Havre-Gris et Staynair ne savaient pas toute la vérité à son propos. De fait, Cayleb non plus ne savait pas tout. Il avait appris que Merlin était largement plus qu’humain, mais pas qu’il était un ACIP un Avatar cybernétique à intégration de personnalité dont le corps artificiel hébergeait un enregistrement électronique de la personnalité, des souvenirs, des émotions, des espoirs et des peurs d’une jeune femme nommée Nimue Alban, morte depuis huit ou neuf siècles.

Ce que Havre-Gris et Staynair savaient, et qu’ils faisaient tout pour cacher, à l’instar de Cayleb et d’une poignée d’initiés, c’était le rôle qu’avaient joué les « visions » et les connaissances secrètes du capitaine Athrawes dans la survie de Charis à l’agression massive du Groupe des quatre. Bien entendu, nul au royaume n’ignorait que Merlin était un seijin, l’un des terribles moines-guerriers maîtres des arts martiaux et parfois visionnaires spirituels qui émaillaient en général de façon apocryphe les pages de l’histoire de Sanctuaire. Merlin avait choisi avec attention ce personnage avant de poser le pied en Charis. Par la suite, sa réputation de combattant comptant parmi les plus meurtriers du monde un euphémisme, au vu de ses aptitudes avait fait de lui l’homme idéal pour occuper le poste de garde du corps personnel de Cayleb. Ainsi, il se trouvait désormais constamment au côté du roi, au cœur même des plus importantes réunions du royaume, tout en donnant l’impression de faire partie du décor. Il était toujours disponible pour donner des conseils, mais demeurait si invisible aux regards extérieurs que personne ne se demandait ce qu’il faisait là.

Cayleb l’examina, un sourcil levé.

— Que pensez-vous de l’analyse d’Ehdwyrd ?

— Je me sens mal armé pour le contredire dans ce domaine précis, répondit Merlin. Je crois d’ailleurs qu’aucun habitant de ce royaume n’en serait capable, du moins tant que la passion de Mahklyn pour la tenue de registres comptables ne nous aura pas offert une base objective sur laquelle fonder nos statistiques. Je dois toutefois me ranger à son avis sur un point : il serait très difficile au Groupe des quatre d’empêcher nos marchands d’accéder à Howard et à Havre. Cela étant, je serais bien incapable de vous dire dans quelle mesure leurs efforts seraient couronnés de succès s’ils décidaient malgré tout de se lancer dans pareille entreprise. Je ne sais pas davantage si le baron de Tonnerre-du-Ressac a raison de s’inquiéter d’éventuelles subventions accordées à Rahnyld.

Napoléon a essayé de mener une politique de ce genre contre le Royaume-Uni avec son « Blocus continental », songea Merlin, et il s’y est cassé les dents, ce qui va dans le sens des théories de Howsmyn. Dans notre cas, ce serait comme si Bonaparte devait contrôler tous les ports principaux d’Amérique du Nord et du Sud, ainsi que d’Asie, en comptant la Russie, la Chine et tout l’Empire ottoman. Or l’Église jouit ici d’un pouvoir nettement supérieur à celui du Petit Caporal à l’époque. Et cela ne fera que s’accentuer à mesure que ressortiront avec de plus en plus de clarté les aspects religieux de cette confrontation.

— Je suis plutôt d’accord avec Ehdwyrd, intervint Havre-Gris. (Cayleb et Staynair se tournèrent vers le premier conseiller, qui haussa les épaules.) Je ne doute pas de la gravité des conséquences qui s’abattraient sur Charis si le Groupe des quatre arrivait à ses fins. Elles pourraient même se révéler catastrophiques. Cependant, je crois aux arguments d’Ehdwyrd selon lesquels les royaumes continentaux souffriraient à leur tour de l’absence de nos marchandises, et sans doute assez pour que ce décret suscite un important mouvement de résistance voilée. Dans de nombreux cas, on pourrait même voir une rébellion ouverte s’organiser. Sauf si, bien sûr, l’Église en venait à proclamer la guerre sainte. Dès lors, le résultat pourrait devenir beaucoup plus aléatoire.

— Maikel ? lança Cayleb en se tournant vers son archevêque.

Il se lisait dans les yeux marron du roi plus d’inquiétude qu’il en aurait montré à la plupart de ses interlocuteurs.

— Mon opinion n’a pas changé, Cayleb, répondit Staynair avec une sérénité que Merlin lui envia, même s’il se demandait si elle était justifiée. Compte tenu de la manière dont le Groupe des quatre a dirigé ce gâchis, il va sûrement subir de considérables pressions internes. N’oubliez pas que nos quatre compères ne sont pas sans compter d’ennemis au sein du Conseil des vicaires. Eux ne l’ont pas oublié, en tout cas, et certains de leurs adversaires disposent eux aussi d’un pouvoir non négligeable. Notre petit mot adressé au grand-vicaire affaiblira le Groupe des quatre, tout en enhardissant ses opposants. Dans ce contexte, les Quatre devront faire preuve d’un minimum de prudence, à moins de décider de tout risquer dans un ultime et spectaculaire acte de défi. Jamais ils ne se sont comportés ainsi par le passé. À vrai dire, s’ils s’étaient imaginé que leur agression de Charis aurait eu les conséquences désastreuses que l’on sait, ils ne se seraient sûrement jamais fourvoyés là-dedans. En tout cas pas avec autant de nonchalance. Maintenant qu’ils ont déjà donné une main au tigre-lézard, je ne les crois pas disposés à prendre des risques inconsidérés, du moins dans un premier temps.

— J’espère que vous avez raison, fit le roi. Je l’espère vraiment.

Moi aussi, se dit Merlin. C’est bien pour ça que je croise les doigts pour que Maikel et vous n’ayez pas eu tort d’exprimer de façon aussi directe votre position vis-à-vis de l’Église…

— Mes espoirs rejoignent les vôtres, Sire. (L’archevêque esquissa un sourire.) Seul le temps le dira, bien sûr. En outre (son sourire s’élargit et ses yeux s’illuminèrent), je sais bien que, de par leur nature, mes inquiétudes sont plus susceptibles que les vôtres de relever de la foi.

— Pour ma part, dit Merlin, je rejoins Son Excellence sur la réticence probable du Groupe des quatre à se lancer à court terme dans une guerre de religion débridée.

La grimace presque subliminale de Cayleb n’échappa point au seijin. Celui-ci n’avait pas déconseillé à Staynair d’envoyer cette fameuse lettre au grand-vicaire, mais il n’avait pas non plus compté parmi les plus farouches défenseurs de cette idée.

— Je crois malheureusement cette issue inévitable, poursuivit-il. Même sans tenir compte de la correspondance que nous pourrions échanger avec les Quatre, le simple fait que nous cessions de leur obéir ne fera que les conforter dans cette logique d’affrontement, dont l’issue sera d’une violence abominable. Pour l’instant, toutefois, l’habitude, à défaut d’autre chose, les poussera à tirer parti de la situation à court terme, comme ils l’ont toujours fait par le passé. C’est ainsi qu’ils se sont fourrés dans ce pétrin, bien sûr, mais il leur faudra quelques mois de plus pour comprendre à quel point les règles du jeu ont changé. Il doit donc nous rester encore un peu de temps pour avancer dans nos préparatifs.

— Ce qui m’amène, dit Cayleb en se tournant vers l’archevêque, à la véritable raison pour laquelle je vous ai demandé, à Rayjhis et à vous, de vous attarder.

Le jeune souverain effleura de la main gauche les émeraudes incrustées dans sa chaîne héritée de si fraîche date. Il le faisait souvent, comme si ce collier était un talisman qui le reliait encore de façon rassurante à son père. Merlin n’y voyait rien d’autre qu’une manie inconsciente, mais ressentit un douloureux pincement au cœur en se voyant ainsi rappeler la mort de l’ancien roi.

— Bryahn a raison de souligner la nécessité de nous occuper de Nahrmahn et de Hektor, poursuivit Cayleb. N’oublions pas non plus Gorjah de Tarot, mais il attendra. Avec Nahrmahn et Hektor, nous savons à quoi nous en tenir. Cela aura au moins le mérite d’être simple. Mais il reste Chisholm… Avez-vous réfléchi à ma suggestion, tous les deux ?

— En général, Votre Majesté, ironisa Havre-Gris, quand un roi « suggère » à son premier conseiller et à son archevêque de réfléchir à quelque chose, ils ont tendance à obtempérer.

— Certes, fit Cayleb avec un sourire.

Pourtant, Merlin ne l’ignorait pas, dans bien des royaumes de Sanctuaire, une telle légèreté de la part d’un premier conseiller aurait abouti à son remplacement immédiat.

— Puisque je suis le roi, et puisque vous avez réfléchi à mon idée en serviteurs consciencieux que vous êtes, quelles sont vos conclusions ?

— Honnêtement ? (L’amusement du comte se mua en gravité. Il leva la main et la balança d’avant en arrière en un geste d’incertitude qui ne lui ressemblait pas.) Je ne sais pas, Cayleb. D’un côté, ce serait la solution idéale à nombre de nos soucis. Cela rassurerait au moins ceux qui s’inquiètent de la succession : Bynzhamyn n’a pas tort d’y trouver matière à s’alarmer. D’un autre côté, cela susciterait beaucoup d’agitation et il reste à savoir si Sharleyan serait prête à l’envisager ou non. Elle aura déjà assez de problèmes avec le Groupe des quatre quand celui-ci découvrira le comportement de sa marine à notre égard. Enfin (il afficha un mince sourire approbateur), votre décision de lui retourner sans condition ses navires après leur capitulation ne fera que multiplier les soupçons de Clyntahn et de Trynair.

— Ce dernier ne mettra pas une seconde à deviner les raisons de votre geste, ajouta Staynair. Pour ce qui est de Clyntahn, c’est plus problématique. Il est assez malin pour comprendre. Toute la question est de savoir dans quelle mesure ses préjugés l’autoriseront à faire cet effort intellectuel.

L’archevêque a sûrement raison, se dit Merlin. Il serait tellement plus simple de savoir à tout moment à quel Clyntahn nous aurons affaire. Au goinfre qui ne se refuse rien ? à l’indéniable fin stratège ? au Grand Inquisiteur fanatique et zélateur ? ou à l’intrigant cynique du Groupe des quatre ?

— Sharleyan et Vermont tiendront sans aucun doute le même raisonnement, fit remarquer Havre-Gris. Cela ne pourra que jouer sur leur réaction à notre modeste proposition. Toute cette pression exercée sur eux risque de nuire à leur réceptivité.

— D’après ce que j’ai pu voir de la reine Sharleyan et du baron de Vermont, ce ne devrait pas être un problème, dit Merlin. Tous deux sont conscients des contraintes qui sont les nôtres. Je n’irai pas jusqu’à les croire ravis de nos efforts de manipulation, mais ils se rendront bien compte que cela n’a rien de personnel.

Havre-Gris et Staynair hochèrent la tête. Ils savaient que les « visions » de Merlin lui permettaient d’étudier mieux que personne les rouages du gouvernement de Chisholm et les discussions privées de sa reine avec ses plus proches conseillers.

— Cela étant dit, poursuivit le seijin, je n’ai pas la moindre idée de la façon dont elle réagira à ce que vous avez en tête. Je crois que cette éventualité ne lui est jamais venue à l’esprit. Pourquoi y aurait-elle songé, du reste ?

— Question pertinente, commenta Havre-Gris avec ironie. Néanmoins, nous savons tout de même comment elle a réagi à la proposition d’alliance officielle que lui avait faite votre père.

— La situation a un peu évolué depuis, tempéra Cayleb. Et n’oublions pas qui était l’ambassadeur de mon père.

La mâchoire du jeune monarque se contracta au souvenir de cette déception. Kahlvyn Ahrmahk, duc de Tirian, son propre cousin, avait représenté le roi Haarahld dans ses négociations visant à contracter avec le royaume de Chisholm une alliance défensive contre Corisande. Bien entendu, quand Haarahld avait choisi Tirian, il ne se doutait pas que ce cousin qu’il aimait comme un frère complotait contre lui en collaboration avec le prince Nahrmahn d’Émeraude. Il était également loin de soupçonner Kahlvyn d’avoir l’intention de l’assassiner, ainsi que son fils Cayleb.

— Cela a dû entrer en ligne de compte, en effet, admit Havre-Gris d’une voix douloureusement neutre.

Son regard s’obscurcit. Cayleb avait toujours considéré son cousin flamboyant, plus âgé, comme un oncle, voire un deuxième père. Or il représentait même davantage pour Rayjhis Yowance : c’était son gendre, le mari de sa fille, le père de ses deux petits-fils.

Et c’était le poignard de Yowance qui avait mis un terme à la vie de trahison du duc de Tirian.

— Alors, en gardant cela à l’esprit, qui choisiriez-vous comme ambassadeur, cette fois ? demanda Merlin d’un ton volontairement plus enjoué qu’à l’ordinaire. Je suppose que vous y avez déjà réfléchi ?

— En effet, répondit Cayleb sur le même ton. Étant donné la nature de cette proposition et, au risque de me faire taxer de goujat, l’intérêt qu’il y aurait à maintenir assez de pression pour encourager Sharleyan et Vermont, je me suis dit qu’il serait bon de mandater un représentant des plus prestigieux. Quelqu’un comme (il se tourna vers Havre-Gris) mon très estimé premier conseiller.

— Attendez une seconde, Cayleb ! (Le comte se tortilla sur sa chaise.) Je vois très bien où vous voulez en venir, mais il me serait impossible de justifier une si longue absence pour une mission pareille ! Près de dix milliers de milles de navigation séparent Tellesberg de Cherayth. Il faut au moins un mois et demi pour s’y rendre, rien que pour l’aller !

— Je sais. (Cayleb abandonna sa mine guillerette au profit d’un sérieux absolu.) Croyez-moi, Rayjhis, je le sais. J’y ai longuement réfléchi. Si mes calculs sont exacts, vous seriez absent pendant au moins trois ou quatre mois, même en supposant que tout se passe à la perfection. Et vous avez raison : la perspective de vous savoir si longtemps à l’écart du royaume ne m’aidera pas à trouver le sommeil. Mais si jamais ce projet portait ses fruits, ce serait un atout fantastique pour notre survie et vous ne l’ignorez pas. Dieu sait combien vous me manqueriez, mais Maikel pourrait vous remplacer en tant que premier conseiller pendant votre absence. Il est au courant de tout ce dont vous et moi avons parlé, et son statut le positionnerait au-dessus de toute querelle politique qu’il faudrait arbitrer si quelqu’un d’autre prenait votre place. À vrai dire, il est le seul autre candidat à ce poste d’ambassadeur que je puisse envisager. Enfin, pour être parfaitement honnête, nous pouvons davantage nous permettre de vous éloigner du royaume en ce moment, que de l’éloigner, lui, de son archevêché.

Havre-Gris avait ouvert la bouche pour protester, mais la referma, l’air songeur, à la fin de la dernière phrase de Cayleb. Malgré ses réserves manifestes, il hocha lentement la tête.

— Je comprends votre raisonnement, et vous avez raison à propos de Maikel. Aucun roi ou prince au monde n’a jamais osé demander à son archevêque de remplir le modeste rôle de premier conseiller, mais je vois bien des avantages à cet arrangement, surtout dans les circonstances présentes. Voir l’Église et la Couronne enfin travailler de concert ne fera de mal à personne, en tout cas ! En outre, il est vrai que Maikel connaît tous nos projets. Zhefry n’aura aucun mal à s’acquitter de tout l’administratif sous sa supervision. (Le premier conseiller ne put réprimer un sourire.) Après tout, c’est ce qu’il fait pour moi depuis des années !

— Les deux points principaux, reprit Cayleb, sont que nous pourrons nous passer de vous et que je ne vois personne qui serait mieux à même que vous de convaincre Sharieyan. Plus j’y songe, plus je crois cette tâche aussi importante, sinon plus, que de raccourcir Hektor de Corisande de quelques pouces.

— Idée qui devrait compter parmi les plus beaux attraits de notre projet, en ce qui concerne la dame, convint Havre-Gris.

— C’est aussi ce que je me suis dit. (Cayleb examina son premier conseiller pendant une ou deux secondes de plus, puis pencha la tête sur le côté.) Alors, prêt à jouer au diplomate ?

L'alliance des hérétiques
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